L’Intégration du Cycle de la Vie

Une étape fondamentale du soin des psychotraumatismes consiste à réaliser que l’événement traumatique vécu appartient au passé. Même lorsque la menace a disparu, le système nerveux d’une personne traumatisée continue de réagir comme si le danger était toujours présent, restant à l’affût en permanence et surréagissant à de nombreux stimuli pourtant anodins.

L‘extinction de la mémoire traumatique ne peut s’effectuer uniquement via une thérapie par la parole (les survivant-es d’événement traumatiques ayant souvent déjà compris intellectuellement et rationnellement que le temps a passé). L’événement traumatique n’étant pas intégré à la mémoire autobiographique comme ayant un début et une fin clairement identifiés, mais comme un ensemble de fragments sensoriels épars non intégrés comme une étape de l’histoire de vie, les personnes traumatisées nécessitent une prise en charge holistique, intégrant corps et esprit. 

L’Intégration du Cycle de la Vie (ICV ou Lifespan Integration) est une technique thérapeutique récente visant à modifier l’organisation neuronale des personnes en utilisant leur récit de vie, afin de permettre l’intégration de l’événement traumatique vécu.

Découverte de l’ICV par Peggy Pace

En 2002, alors qu’elle recevait dans son cabinet une patiente psychotraumatisée, la psychothérapeute états-unienne Peggy Pace a découvert les prémices de l’ICV. Elle avait encouragé sa patiente, une femme de 40 ans, à revisiter un souvenir traumatique de son enfance. Ne pouvant le supporter, cette patiente est soudainement entrée en état de dissociation et est restée bloquée dans le souvenir. Peggy Pace a réalisé que la seule partie de la patiente lui étant désormais accessible était la petite fille de 6 ans qu’elle était au moment de l’événement traumatique. Elle a alors voulu prouver à cette petite fille qu’elle avait grandi, survécu à cet évènement, et était maintenant adulte et en sécurité. Elle a demandé à cette patiente si celle-ci se souvenait d’avoir eu 7 ans, puis 8, puis 9…remontant ainsi jusqu’à l’âge actuel de la patiente, le moment présent, dans le calme bureau de la thérapeute.

À partir de ce jour, Peggy Pace a commencé à guider ses patient·· es à travers leurs souvenirs de vie, ce qu’elle a nommé la ligne du temps, leur prouvant ainsi qu’elles et ils avaient survécu à l’événement traumatique. À chaque répétition de la ligne du temps (depuis la naissance ou depuis le souvenir traumatique jusqu’au moment présent, en fonction des besoins), chaque personne explorait son histoire sous un angle différent, permettant à de nouvelles sensations corporelles d’émerger, modifiant ainsi leurs perspectives. Pour les traumatismes simples, une seule séance suffisait à diminuer significativement les symptômes traumatiques (cauchemars, anxiété, reviviscences…) et à apporter un sentiment de calme et de sécurité à chaque personne. 

Travaillant par la suite avec d’autres thérapeutes, comme Cathy Thorpe ou Anandi Janner Steffan, Peggy Pace a contribué à développer de nombreux protocoles d’ICV, chacun adapté à des objectifs spécifiques  (par exemple : Trouble de Stress Post-Traumatique, intégration d’un Souvenir Explicite Perturbant non traumatique, intégration d’une relation inter-personnelle, intégration du Soi – lutte contre la dissociation traumatique – et réparation de l’attachement…) et à propulser cette technique à l’international. 
Aujourd’hui, l’ICV est utilisé dans des situations de TSPT, d’anxiété généralisée, de deuil, d’épisode dépressif, de trouble addictif ou du comportement alimentaire, mais aussi en prévention pour empêcher le développement d’un psychotraumatisme, lorsque l’événement traumatique vient juste de se produire.

Neurobiologie de l’ICV

Chaque être humain·· e est constitué·· e de l’ensemble de ses expériences passées, expériences stockées en tant que souvenirs implicites (pré-verbaux) et explicites dans notre cerveau sous la forme de connexions neuronales. 

L’axiome de Hebb, neuropsychologue canadien, postule que “Les neurones qui se déchargent ensemble se lient ensemble” (“Cells that fire together, wire together”). En répétant de nombreuses fois la ligne du temps d’une personne, les neurones correspondant à chaque souvenir de cette liste sont activés, et se déchargent (produisent un potentiel électrique) ensemble. La plasticité cérébrale (ensemble des mécanismes par lesquels le cerveau est capable de se modifier lors des apprentissages) permet de réorganiser les connexions entre les neurones qui soutiennent chaque souvenir, les reliant les uns avec les autres. Ainsi, l’Intégration du Cycle de la Vie permet de remettre du lien entre l’ensemble de nos expériences de vie, y compris celles qui ont été traumatiques, et de créer une réorganisation neuronale entre les neurones les soutenant, afin qu’elles constituent un tout cohérent.

L’ ICV va permettre une modification en profondeur de notre architecture cérébrale. L’ICV permet la “digestion” des émotions du passé en connectant les réseaux de neurones les uns aux autres afin de dater les événements passés et faire en sorte que le corps n’y réagisse plus malgré nous comme s’ils faisaient partie intégrante de notre présent. Sentir dans son corps que le passé est terminé est ce qui assure le changement vers le mieux-être.

Une étude réalisée en Suède (Rajan, 2020) portant sur la prise en charge des psychotraumatismes après un viol a montré qu’une seule séance d’ICV suffisait à éliminer la totalité des symptômes post-traumatiques chez 72% des femmes ayant participé à l’étude, en comparaison avec un échantillon de femmes n’ayant pas effectué de séance d’ICV.

Déroulé d’une prise en charge ICV

Psycho-éducation

La première étape de la prise en charge en ICV consiste en l’explication de l’utilité et du fonctionnement de cette technique (phase de psycho-éducation nécessaire à tout suivi thérapeutique). La praticienne Joanna Smith, précurseuse de l’application de l’ICV en France, aborde le sujet de la manière suivante avec ses patient·es psychotraumatisé·es : “La mémoire traumatique, c’est du passé qui n’est pas passé. Bien que votre esprit soit conscient que l’événement traumatique est bien terminé, votre corps continue de réagir comme s’il était encore menacé. En répétant la liste de vos souvenirs depuis cet évènement, nous allons prouver à tout votre système corps-esprit que ce que vous avez vécu appartient au passé, que le danger est terminé

Construction de la ligne du temps

Une fois que la personne a bien compris le fonctionnement de l’ICV, elle doit réaliser, seule ou avec sa thérapeute, sa ligne du temps. Cette liste de souvenirs-signaux (souvenirs significatifs, qu’ils soient positivement ou négativement connotés) permettra de retracer chaque période de vie depuis l’événement traumatique ou depuis la naissance jusqu’au moment présent.

Comment construire sa ligne du temps ? – recommandations de l’institut Double Hélice. 

Pour établir cette liste, laissez venir spontanément vos souvenirs. Essayez de vous rappeler au moins un souvenir par an ; pour la plupart des gens, le souvenir le plus ancien remontera à l’âge de 2 ou 3 ans.

Un tableau chronologique organisé par années, de votre naissance au présent, et indiquant l’âge que vous aviez à chacune de ces années, vous permettra de respecter au mieux l’ordre chronologique de vos souvenirs. Écrivez quelques mots ou phrases courtes qui vous rappellent ces événements passés. N’écrivez pas plus de deux ou trois souvenirs par an. 

Votre thérapeute n’a pas besoin de comprendre ce à quoi chacun de ces souvenirs se rapporte ; néanmoins, il est important qu’elle soit informée des souvenirs se référant à des événements traumatiques. Au cours des séances d’ICV, votre thérapeute vous lira un souvenir par an, ou peut-être un souvenir par deux, quatre, voire huit ans.

Les souvenirs utilisés comme signaux doivent être spécifiques à une année seulement. Par exemple : “Je travaille chez Ikea” serait un signal déroutant pour quelqu’un y ayant travaillé de nombreuses années. Dans ce cas-là, le signal devrait être plus précis, comme par exemple : “Georgia devient manageuse chez Ikea”. Écrivez de manière lisible ou tapez à l’ordinateur. 

Les signaux doivent être des souvenirs dont vous vous souvenez vraiment et non des scènes que vous avez vues en photos et dont vous ne vous souvenez pas. Les signaux peuvent aussi être votre première rencontre avec une personne ou le souvenir d’un voyage dans un lieu précis. Si vous utilisez des verbes pour vos souvenirs signaux, utilisez le présent de l’indicatif.

Les souvenirs n’ont absolument pas besoin d’être perturbants. En revanche, assurez-vous d’ajouter les événements importants tels que le décès de personnes chères, les accidents et autres traumatismes, les mariages, les divorces et la naissance de vos enfants. Les souvenirs signaux doivent couvrir votre vie dans son ensemble, du plus vieux au plus récent.

Exemple de souvenirs signaux pour les âges de 10 à 13 ans :
1989 10 ans – meilleur ami Gus
1990 11 ans – je déménage à Chicago / je rentre au collège
1991 12 ans – colonie de vacance avec Will
1992 13 ans – je skie avec Jen / cérémonie du brevet des collèges

Répétitions

Lorsque la ligne du temps a été complétée et relue par la thérapeute, il est alors possible de commencer les répétitions. La thérapeute lira à voix haute, sur un ton neutre et rythme rapide, les différents souvenirs de la personne dans l’ordre chronologique, afin d’en faciliter l’intégration. 

Au fur et à mesure des répétitions, il est probable que la personne se sente activée, stressée par cette liste de souvenirs, dont certains sont désagréables. C’est pourquoi, entre chaque répétition, la thérapeute invitera la personne à formuler son ressenti, marcher, s’étirer ou s’ancrer plus profondément dans le moment présent, afin d’éviter à la personne de rester bloquée dans les sensations perturbantes déclenchées par la réactivation de souvenirs douloureux voire traumatiques, et de rendre moins difficile la répétition suivante. Il est du ressort de la thérapeute d’aider la personne à rester dans sa fenêtre de tolérance (rester dans la zone verte), afin de maximiser l’intégration. Cette connexion empathique, cette confiance construite entre thérapeute et patient·e, nommée accordage en ICV, correspond à la communication entre les systèmes nerveux appelée neuroception.

Le nombre de répétitions sera variable selon l’objectif de la séance d’ICV, pouvant se situer par exemple entre 8 et 15 répétitions pour un protocole de Souvenir Explicite Perturbant et 20 à 30 répétitions pour un protocole TSPT. Ainsi, les séances d’ICV peuvent durer de 50 à 90 minutes

Fin de séance

Lorsque la séance se termine, les patient·es s’apaisent de plus en plus, les sensations corporelles désagréables disparaissent, le corps se relâche. On remarque un vécu émotionnel plus serein et plus positif, une sensation de sécurité, avec des perspectives différentes sur les événements (réalisation que le passé est passé et ne peut être changé, lâcher-prise, capacité nouvelle à se projeter dans l’avenir…).

Bien que l’exacte neuroscience expliquant comment notre système nerveux intègre de nouvelles informations soit toujours en grande partie inconnue, les résultats des recherches officielles sur l’Intégration du Cycle de la Vie ainsi que les retours de milliers de thérapeutes utilisant cette technique témoignent de sa capacité à prouver le passage du temps au niveau neuronal.

Balkus, B. (2012). Lifespan Integration effectiveness in traumatized women. Northwest University.

Hu, M. (2014). Lifespan Integration efficacy: A mixed methods multiple case study. Trinity Western University (Canada).

Pace, P. (2018). Pratiquer l’ICV-2e éd.: L’Intégration du Cycle de la Vie (Lifespan Integration). Dunod.

Rajan, G., Wachtler, C., Lee, S., Wändell, P., Philips, B., Wahlström, L., … & Carlsson, A. C. (2020). A one-session treatment of PTSD after single sexual assault trauma. A pilot study of the WONSA MLI project: A randomized controlled trial. Journal of Interpersonal Violence.

Smith, J. (2017). Psychothérapie du trauma et des troubles dissociatifs par l’intégration du cycle de la vie: présupposés théoriques et applications cliniques. European Journal of Trauma & Dissociation, 1(3), 165-170.